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musique contemporaine

  • Une route de la soie

    Intitulée The Silk Roads ("Les routes de la soie"), cette incroyable programmation, issue d’un enregistrement au centre de Création et de Formation "La Cure" à Lasselle-en-Cévennes entre 2023 et 2024, propose un voyage musical à travers les siècles, entre Chine, Moyen-Orient et Europe.

    Figure, pour commencer, la pièce la plus ancienne, Yuqiao Wenda. Ce Dialogue entre le pêcheur et le bûcheron a été compilé en 1560 par Xiao Luan. Le morceau illustre la philosophie bouddhiste sur l’immanence du monde et l’appel à la sagesse de l’homme humble, bienveillant et droit. Cette version a été arrangée par Zao Songguang et Dai Xiaolian en 2006. Une lecture moderne donc d’un morceau traditionnel mais qui en garde toute sa simplicité méditative. Dépaysement assuré pour cette première étape des Routes de la soie proposées par Indésens.

    C’est assez naturellement qu’on en vient à Oriental Puzzle, une création contemporaine du jeune compositeur chinois Sheng Song, largement mis à l’honneur du reste dans cet opus. À l’alto, Riuxin Niu s’empare avec une grande maîtrise d’une pièce puisant ses influences dans la musique traditionnelle et l’opéra chinois, comme dans l’écriture musicale occidentale. Cela donne un morceau à la fois hétéroclite – un puzzle, donc – et cohérent. Loin de tourner le dos à la musique traditionnelle, Sheng Song assume tout de ses influences, que ce soit avec Nay Improvisation, que Sheng Song propose dans deux versions ou dans les somptueuses variations sur Yangguan, un classique du répertoire chinois et adaptation du poème Adieu à Yuan Er en mission pour Anxi : "Je vous exhorte à vider une dernière coupe de vin / Au-delà de Yangguan, il n’y aura plus d’amis", dit la poétesse avec un mélange de résignation, de pudeur et de douleur cachée. L'un des plus beaux morceaux de l'album.

    Plus étonnant encore, Esquisses et Cariccios, toujours de Sheng Song, propose de se diriger vers l’Orient, un Orient mêlant traditions dans ses thèmes (Le Nil, Palmier-dattier, Le Livre des Morts, La Plume de Maât) et le modernisme grâce à sa facture musicale.      

    L’Orient est de nouveau présent, cette fois avec Shadi Hanna qui propose de faire un pont entre traditions méditerranéennes et innovation occidentale. On s’arrêtera avec plaisir sur l’envoûtant Sama’i Nahawand qui semble paradoxalement très familier à nos oreilles, avec son dialogue entre mandoline et instruments à cordes. Shadi hanna propose une autre pièce, Qanum Improvisation, dont les textures musicales font se rejoindre Orient et Asie.

    Le compositeur phare de cette Route de la Soie artistique est Maurice Ravel himself

    Ruixin Niu met à l’honneur un compositeur important du XXe siècle, Gamal Abdel-Rahim (1924-1988), un passeur de la musique égyptienne dans la modernité, avec sa Petite Suite, traditionnelle dans son essence et contemporaine dans sa manière de se jouer des sonorités et des rythmes. On pourrait dire autant de sa dépaysante Mandolin Improvisation.

    Vincent Beer-Demander parle de sa courte pièce Le Poudin Mange des Bambous comme d’une "miniature musicale qui évoque l’empire du Soleil Levant". Il est vrai que cette fantaisie s’empare avec bonheur des rythmes et des sons de la musique chinoise.

    Le compositeur phare de cette Route de la Soie artistique est Maurice Ravel himself, avec une orchestration extrême-orientalisante d’extraits des Contes de Ma Mère L’Oye (Pavane, Laideronnette). Ruixin Niu est à l’œuvre dans cette version plus envoûtante que jamais et qui donne au compositeur français un lustre des plus chinois. Une sacrée redécouverte ! 

    Place de nouveau avec la jeune génération avec deux morceaux de la compositrice française Florentine Mulsant. L’altiste chinoise Ruixin Niu et Pierre-Henri Xuereb, à qui a été dédié ce morceau, jouent son Chant pour viole d’amour et alto, op. 117. Chant d’amour certes, mais aussi étrange voyage comme si la compositrice nous prenait par la main pour un voyage à deux dans un havre de paix. Elle propose elle aussi des improvisations (Percussions Improvisation), nous menant cette fois en Extrême Orient, dans un morceau appelant à la méditation.

    Le traditionnel, le classique le contemporain ont largement leur place dans cet opus. Mais le baroque aussi, avec Ludovico Berreta, compositeur vénitien du XVIIe siècle dont on a découvert récemment un Canzon à quattro. Cette pièce est enregistrée ici pour la première fois. Il est singulier de voir Sheng Song reprendre à son compte cette merveille baroque pour en faire une chanson actuelle, s’inspirant et rendant hommage au XVIIe siècle italien, tout en y insufflant des éléments chinois.

    Au final, pour ce dernier morceau, comme d’ailleurs pour l’album toute entier, rarement modernisme, classique et traditionnel n’ont fait aussi bon ménage. On le doit en premier lieu à la locomotive de ce projet, la formidable altiste Ruixin Niu. 

    The Silk Roads, Ravel, Sheng Song, Abdel-Rahim, Mulsant, Ruixin Niu (alto), Indesens Records
    https://indesenscalliope.com/boutique/the-silk-roads

    Voir aussi : "Si la musique m’était contée"

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  • Musique des sphères avec Nathan Henninger

    C’est avec le Scoring Berlin Orchestra que Nathan Henninger a enregistré en 2023 l’une de ses dernières créations, ses Cinq scènes pour orchestre. L’auditeur ou l’auditrice trouvera dans cette œuvre de beaux et romanesques moments – on n’emploiera pas le terme de "romantique", quoique…

    Après un court et méditatif prélude (Horn), l’orchestre semble surgir du néant pour se déployer avec mystère (Scène 1, Misterioso). Le compositeur canadien prend son temps pour plonger dans un univers vaste et d’une belle ambition, en dépit d’une durée relativement courte de ses suites (cinq minutes tout au plus). La Scène 2, plus majestueuse (Maestoso) grâce à son apport des cordes, devient méditative, comme si nous étions, avec le compositeur et chef d’orchestre, dans l’observation des étoiles. 

    Ses suites sont aussi bien sonores que visuelles

    Car, oui, il s’agit bien ici d’une musique des sphères qui nous est proposée dans ce très bel album aux couleurs luxuriantes et à la belle densité (Scène 3, Brightly). L’atmosphère n’en reste pas moins inquiétante. Nathan Henninger a composé pour le cinéma et la télévision, ce qui n’étonne pas ici : ses suites sont aussi bien sonores que visuelles. C’est simple : on voyage dans un maelstrom de rythmes, de sonorités… et de couleurs (Scène 4, Misterioso). L’influence des grands compositeurs romantiques russes est tout autant manifeste dans ces fascinantes Suites.  

    La Scène 5, Gently propose, avec son dialogue entre l’orchestre et les bois, une descente en douceur après un périple dans les confins de l’univers. Une musique des sphères, vous disais-je…

    Saluons pour terminer la conception visuelle de ce très beau disque conçu par Martin Rowsell, avec en particulier une peinture de Torsten Wolber qui apporte un moment de grâce supplémentaire. Préférez donc la version physique aux versions dématérialisées. Les artistes vous en remercieront chaudement ! 

    Nathan Henninger, Five Scenes For Orchestra, Natechet Music Llc, 2025
    The Scoring Berlin Orchestra, dirigé par Nathan Henninger
    https://nathanhenninger.com
    https://www.facebook.com/nathanhenningercomposer
    https://www.instagram.com/nathanhenningercomposer

    Voir aussi : "Lucia Micarelli a plus d’une corde à son arc"

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  • Lucia Micarelli a plus d’une corde à son arc

    Ce qui frappe d’emblée dans l’envoûtant album Anthropology c'est la voix de Lucia Micarelli. Be My Husband, qui ouvre son nouvel opus, est une reprise d’un standard jazz de Nina Simone, adaptation lui-même d’un chant traditionnel afro-américain, Rosie. Pour cette fois, l’artiste étasunienne abandonne son instrument fétiche, le violon, pour préférer une interprétation dépouillée voix-percussions. Audacieux et bouleversant.

    Elle se saisit plus loin de l’archer pour un air traditionnel roumain, Rustem, dans lequel la violoniste part dans une danse endiablée, offrant du même coup un aperçu de sa virtuosité. On sera captivé d’une autre manière par son interprétation incroyable d’une mélodie du compositeur élisabéthain Thomas Tallis (1505-1585). Sacrée découverte que ce Third Mode Melody ! On pourrait dire la même chose du traditionnel Very Day I’m Gone, chant de départ, chant de deuil et chant de l’exil bouleversant, interprété par une Lucia Micarelli, comme habitée : "Oh, the very day I′m gone / You will know what train I'm on / You will hear the whistle blow 100 miles / Hear the whistle blow 100 miles". Sans doute l’un de mes meilleurs titres de l’album.

    Après un passage par le jazz, tout en rythme et en sonorités du sud américain (1B d’Edgar Meyer) puis par la folk avec une reprise pudique de Both Sides Now de Joni Mitchell, c’est du côté du classique que l’on retrouve la musicienne et chanteuse. Place, en l’occurrence, à un monument de Jean-Sébastien Bach, l’Adagio de sa première Sonate pour violon en sol mineur BWV 1001. Vous me direz qu’il s’agit là d’un morceau incontournable, certes difficile et demandant une grande dextérité. Voilà qui illustre en tout cas à la fois la virtuosité et l’ouverture d’une musicienne s’attaquant à tous les registres de ses cordes – vocales… et celles de son violon, bien entendu.

    Un incroyable album pluriel qui rend Lucia Minarelli si attachante et si unique

    Lucas Micarelli ne pouvait pas ne pas explorer le répertoire contemporain. C’est chose faite avec le Duo pour violon et violoncelle (partie III) de Zoltán Kodály (1882-1967). N’oublions pas non plus sa version des Red Violin Caprices de John Corigliano, thème et variations composés pour le film Le violon rouge, film oscarisé en 1999 et tombé hélas dans un relatif oubli – si l’on excepte toutefois justement sa BO, devenue un classique.

    Parlons aussi de ces deux autres airs traditionnels que sont Black is the Color of My True Love’s Hair, une ballade écossaise bien qu’elle ait été aussi utilisée de l’autre côté de l’Atlantique dans les Chansons folkloriques anglaises des Appalaches du Sud de Cecil Sharp. L’album se termine avec le délicat Careless Love qui avait été immortalisé le siècle dernier par Madeleine Peyroux. L’artiste américaine s’empare de cette "ballade du XIXe siècle et de standard du Dixieland". Voilà qui achève de faire d’Anthropology un incroyable album pluriel, fascinant et qui rend Lucia Minarelli si attachante et si unique. On adore !

    Lucia Micarelli, Anthropology, Vital Records, 2025
    https://www.luciamicarelli.com
    https://www.facebook.com/luciamicarelli
    https://www.instagram.com/theloosh
    https://www.youtube.com/@LuciaMicarelliOfficial

    Voir aussi : "Altiera : ‘L’amour existe peut-être ailleurs, dans un autre univers, une autre dimension’"
    "Pas de pépin pour Julien Desprez"

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  • Pas de pépin pour Julien Desprez

    Attention, les oreilles ! Avec Abacaxi, le projet audacieux et passionnant de Julien Desprez, la guitare est poussée dans ses derniers retranchements, au service d’une création contemporaine audacieuse, sinon inédite. L’album est tiré d’une captation publique au Périscope de Lyon le 24 janvier 2024.

    "Abacaxi", qui signifie "ananas" en brésilien, n’a rien d’un voyage latino. Par contre, le dépaysement est là, dans cette manière de s’approprier guitares et batterie bousculées, triturées, perfusées de rythmes rock et funk et au service d’un nouveau langage musical (Licasso).

    Impossible d’être indifférent aux sons incroyables de Julien Desprez, à la composition et à la guitare, et de ses deux acolytes que sont Francesco Pastacaldi (batterie) et Jean-François Riffaud (basse). Devant le public du Périscope, le programme Abacaxi semble se jouer des outrances des grands guitaristes des années 60 et 70 – Jimi Hendrix en tête – pour montrer justement que l’on pouvait aller beaucoup plus loin dans la virtuosité,  en mêlant rock, musique industrielle et contemporain (les trois parties de Quetzal). Cet art de faire tomber les barrières entre genre et gravement séduisant. Et déstabilisant.

    Julien Desprez va jusqu’au bout de ses idées, étirant les six mouvements de l’album (Mainstream Desire dépasse les 13 minutes) pour en sortir tout le jus de son ensemble guitare-batterie-basse au service d’une composition incroyable d’imagination et même de mystère. 

    "Musique cubiste"

    Pour définir l’album, Julien Desprez parle de "musique cubiste", "une musique où les éléments sont balancés dans l’espace… aucun de nous ne joue en même temps. Les sons se répondent dans un autre espace" et se répondent, non sans improvisation. On pense à la partie III de Quetzal. "On joue avec l’écriture pour prendre des libertés", ajoute, non sans malice et enthousiasme, Julien Desprez.

    "Abacaxi" fait référence, non sans humour, à une expression locale qui veut dire, en français, "Il y a un pépin" – d’ailleurs, si pépin il y a eu durant ce concert du 24 juillet 2024, il n’a été que technique et géré avec humour, chaleur humaine… et partages de bières. Le public du Périscope a-t-il être déstabilisée par ce projet musical audacieux, pour ne pas dire "savant" ? Et bien, non ! "Parfois, cela provoque des sortes de transes dans le public. Ça crie !", ajoute le musicien et compositeur, ravi que l’aspect festif et rythmé de son opus ait trouvé ses admirateurs et admiratrices (Churros).

    La musique contemporaine est-elle forcément chiante ? La réponse est évidente avec cet album proposé par b.records. Julien Desprez et ses amis font de la guitare et de la basse des instruments ayant toute leur place dans la création actuelle, nous interrogeant même sur les dialogues sonores entre musique savante et mainstream (le somptueux, envoûtant et non moins inquiétant Mainstream Desire). Il s’agit sans nul doute d’un album qui mérite de faire date dans sa manière de bousculer les genres et de repenser les instruments pop-rock dans la composition actuelle. Et tout cela, en rythme et dans la bonne humeur. Yeah !  

    Julien Desprez, Abacaxi, b•records, coll. Périscope, 2025 
    https://www.b-records.fr/disques/abacaxi
    https://www.juliendesprez.com

    Voir aussi : "Pas si frivole que ça"

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  • En étudiant Glass

    Roxane Elfasci, que nous avions chroniquée et même interviewée, revient avec un étonnant et passionnant album, Glass Gaze, qui donne à écouter et découvrir Philip Glass grâce à la guitare. Accompagnée de Baptiste Erard, à la guitare comme elle, et du batteur et percussionniste Théo Lampérier, Roxane Elfasci a choisi 12 Études du compositeur américain pour en faire de petits joyaux. Roxane Elfasci et ses acolytes ont choisi de les proposer dans le désordre.

    Le compositeur américain n’a jamais refusé de voir son œuvre adaptée, à partir du moment où elle pouvait toucher un plus large public que celui du contemporain et du classique, voyant dans la pop un terrain de recherche musicale. Les premières notes de l’album, avec l’Étude n°1, commencent d’ailleurs de la plus pop-rock des manières.

    La guitariste a donc arrangé 12 de ses 20 Études pour piano, encensées dès leur création au mi-temps des années 1990. Le minimalisme de Philip Glass – l’un des chef de file du courant répétitif américain – laisse place à un ensemble de pièces à la fois harmoniques, lumineuses et intimes (Étude n°18). Les guitares de Roxane Elfasci et de Baptiste Erard viennent donner une couleur méditerranéenne (Étude n°2 ou les rythmes de la n°17). Il n’empêche que l’écriture du compositeur minimaliste, ses boucles et ses variations hypnotiques, se reconnaît dans certaines pièces (la magnétique Étude n°6 ou la n°17).

    Et si Glass était un néoromantique qui s’ignore ?

    L’auditeur ou auditrice trouvera dans cet opus sensible et brillant de quoi se réconcilier – s’il y a besoin – avec un répertoire contemporain injustement boudé. Roxane Elfasci et ses amis donne à découvrir un génie qui ne saurait se limiter à ses structures répétitives, certes passionnantes (Étude n°7). Ainsi, l’Étude n°20 touche au cœur par sa délicatesse et son onirisme que l’on dirait debussyens. Et si Glass était un néoromantique qui s’ignore ? C’est ce que Roxane Elfasci donne à entendre et comprendre (Étude n°8). L’écriture précise du compositeur américain se déploie avec rigueur et richesse dans cette pièce qui prend son temps.

    L’Étude n°4, plus sombre, laisse place à une 3e rythmée, presque pop-rock, mais avec toujours cet esprit glassien. Roxane Elfasci se fond avec plaisir dans cette pièce dense, technique et piégeuse.  

    Le travail sur les percussions de Théo Lampérier est d’autant plus intelligent qu’il ne vient pas alourdir la relecture à la guitare des Études de Glass mais au contraire les ponctuer avec discrétion pour ne pas dire parcimonie.

    L’album se termine avec l’Étude n°16, dense et romanesque. Une magnifique fin pour ces Études qui semblent avoir toujours été écrites pour le piano. Un joli tour de force de la part de Roxane Elfasci et de ses amis.

    Roxane Elfasci & Baptiste Evrard, Glass Gaze, Amigo, 2025
    https://roxane-elfasci.com
    https://www.instagram.com/roxanelfasci
    http://amigo-musik.se

    Voir aussi : "Guitare et classique by Roxane Elfasci"
    "Roxane Elfasci : "La relation avec un instrument est assez conflictuelle..."

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  • 4 voix désirables

    Le titre de cet album public de b•records fait référence à l’une des plus belles chansons de la musique classique. Il s’agit de Youkali de Kurt Weill, interprété par le baryton Joël Terrin accompagné au piano de Cole Knutson. Découvrir Youkali, véritable chant métaphysique, c’est l’adopter : "Youkali, c’est le pays de nos désirs / Youkali, c’est le bonheur, c’est le plaisir / Youkali, c’est la terre où l’on quitte tous les soucis." Il est rare d’entendre ce classique interprété par une voix masculine. Le baryton Joël Terrin vient offrir un contrepoint intéressant et touchant aux versions féminines de Ute Lemper ou, plus près de nous, de Barbara Hannigan.  

    Nous voilà donc embarqué dans un pays où le désir (de la musique) est inscrit en lettres d’or. Enregistré à l’Abbaye de Royaumont les 5 mai et 29 septembre 2024, l’album propose une sélection de pièces lyriques classiques ou modernes. Parité parfaite pour les interprètes : deux hommes Joël Terrin (baryton) et Jeeyoung Lim (baryton-basse) ; deux femmes, Emma Roberts (mezzo-soprano) et Iida Antola (soprano).

    Après Youkali, c’est La Truite de Schubert (Die Forelle) que vient nous régaler Joël Terrin, sans ostentation ni désir de révolutionner le genre. Tout cela est d’un beau naturalisme. Vibrant et frais. Les trois autres titres interprétés par le baryton sont moins célèbres. Avec le compositeur franco-vénézuélien Reynaldo Hahn (1874-1947), on est entre le XIXe et le XXe siècle avec la pièce La prison, au texte plein de regrets, pleurant une jeunesse gâchée et emprisonnée, dans une facture très musique française.

    Plus rare encore de ce côté-ci de La Manche, Sleep est l’œuvre du compositeur anglais Ivor Gurney (1890-1937). En Angleterre, ce "war poet", l’un des poètes-combattants pendant la Grande Guerre, est considéré comme un héros national mais aussi un mélodiste hors-pair ayant laissé des centaines de chansons. On retrouve ici, grâce à Joël Terrin, le bouleversant Sleep, extrait de ses Five Elizabethan Songs, renvoyant à son expérience de soldat pendant la première guerre mondiale. Le programme du baryton s’achève avec un compositeur américain contemporain, Ben Moore (né en 1960). The Lake of Innisfree, d’après un poème de Yeats, fait le choix de l’harmonie et de la mélodie pour en faire un morceau postromantique propre à éclairer nos journées moroses. 

    Éclectique et intelligent

    La mezzo-soprano Emma Roberts fait le choix de compositeurs plus connus, tous du XIXe et début XXe siècle. Il y a Jean Sibelius (1865-1957) et son folklorique conte poétique Flickan kom op. 37 n°5, que la traduction française illustre bien : "La fille revient d’un rendez-vous avec son amoureux". Emma Roberts l’interprète avec puissance et non sans un néo-romantisme éclatant. On est ravis de retrouver Debussy dans le lumineux et onirique Colloque sentimental. Il s’agit d’un extrait des Fêtes galantes, d’après des poèmes de Verlaine. Debussy ne se laisse pas impressionner ni écraser par les mots du poète parnassien. Il y insuffle du mystère là où la mélancolie domine le texte ("– Te souvient-il de notre extase ancienne ? / – Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ? / – Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ? / Toujours vois-tu mon âme en rêve ? – Non"). Toujours dans la musique française, la mezzo-soprano interprète la sobre et presque minimaliste chanson de Maurice Ravel, L’indifférent. Il s’agit d’un portrait tout en nuance d’un jeune homme fugacement aperçu, aux "yeux doux comme ceux d’une fille" et à la "démarche féminine et lasse". La rencontre éphémère est rendue musicalement par des notes comme suspendues et par le timbre délicat de la chanteuse accompagnée au piano par Emma Cayeux. Deux lieder, l’un de Brahms (Die Mainacht op. 43 n°2), l’autre de Richard Strauss (Befreit op. 39 n° 4) viennent clôturer le programme d’Emma Roberts.

    Arrêtons-nous maintenant sur le troisième interprète de cet enregistrement public. Il s’agit du baryton-basse coréen Jeeyoung Lim, proposant, et c’est rare, deux pièces du compositeur coréen Isang Yun (1917-1995), Traditional Outfitv (Habit traditionnel) et Swing. Isang Yun a fait le choix de faire se rejoindre musique classique occidentale et rappels des traditions de son pays. Cela donne deux morceaux envoûtants, dépaysants et passionnants. Après un passage par son pays, Jeeyoung Lim, accompagné au piano par Gyeongtaek Lee, revient en Europe et au XIXe siècle avec deux lieder purement romantiques de Schubert (Waldesnacht D 708 et Abendstern D 806), avant de s’intéresser à Henri Duparc (1848-1933), avec sa Chanson triste, d’après un poème de Jean Lahor ("Dans ton cœur dort un clair de lune, / Un doux clair de lune d’été, / Et pour fuir la vie importune, / Je me noierai dans ta clarté").

    La soprano finnoise Iida Antola, accompagnée par sa compatriote pianiste Anni Laukkanen, propose elle aussi, à l’instar d’Emma Roberts, un passage par Debussy, cette fois avec sa pièce onirique De rêve (1893). Iida Antola s’en empare avec une interprétation à la fois lumineuse et éthérée : "La nuit à des douceurs de femmes ! / Et les vieux arbres sous la lune d'or, / songent ! / À celle qui vient de passer la tête emperlée, / Maintenant navrée ! / À jamais navrée ! / Ils n'ont pas su lui faire signer…" Suivent les Trois lieder op. 22 d’Erich Korngold (1897-1957). Il y a du post-romantisme et de la noirceur dans ces chansons crépusculaire, composées en 1828, alors que le compositeur allemand est au sommet de sa gloire. Le nazisme le fera fuir jusqu’aux États-Unis où Erich Korngold se révélera au grand public comme compositeur de films (Les Aventures de Robin des Bois, Capitaine Blood, L'Aigle des mers).  

    Hugo Wolf (1860-1903) et son bouleversant lied Kannst du dast Land vient conclure ce programme éclectique et intelligent proposé par quatre jeunes voix lyriques décidément à suivre et que l’on ne peut qu’aimer.

    Le pays de nos désirs, b•records, Orsay-Royaumont Live, 2025
    https://www.b-records.fr/le-pays-de-nos-desirs
    https://www.royaumont.com

    Voir aussi : "Un autre regard sur Philip Glass"

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  • Un autre regard sur Philip Glass

    Dès les premières notes de cet album de b•records, nous sommes indéniablement chez Philip Glass, compositeur américain du courant répétitif américain. Il s’agit d’un enregistrement public d’un concert à la Cité de la Voix de Vézelay, le 11 janvier 2024.

    Another Look at Harmony date de 50 ans déjà mais l'œuvre reste d’une très grande modernité. L’ensemble  Les Métaboles en propose ici la quatrième partie, complétée par une œuvre du XVIIIe siècle, le Canone a 16 all’ unisona d’Andrea Basily. Il faut remercier Léo Warynski d’avoir su dénicher un opus méconnu et peu joué du compositeur américain. Il précède de quelques années son opéra Einstein on the Beach dont Another Look at Harmony serait une "sorte d’esquisse".  

    Chez Glass, les boucles mélodiques, écrites pour chœur et orgue, s’étirent patiemment – pour ne pas dire religieusement. On croirait entendre une œuvre chamanique que l’orgue incroyable de Yoan Héreau vient éclairer de manière métaphysique (Section 2). Rien d’étonnant finalement pour une œuvre enregistrée à Vézelay, l’un des plus grands centres religieux d’Europe.

    Il y a de l’épique et de l’aventure dans cette manière de travailler les sons, les voix, leurs textures. On aurait tort de s’arrêter sur le terme de "minimalisme" souvent utilisé lorsque l’on parle de Philip Glass. Au contraire, la richesse est là, dans ces intonations et ces variations parfois intimes de répétition d’un même motif (Section 3). 

    Une œuvre méconnue d’un compositeur qui l’est tout autant

    L’ensemble des Métaboles et l’orgue de Yoan Héreau se complètent harmonieusement (Section 5) dans cet opus du milieu des années 70 que Léo Warynski apparente moins à la culture new age de cette période qu’à l’école de Notre-Dame des XIIe et XIIIe siècles. N’oublions tout de même pas la grande modernité de cette pièce, éclatante et sombre dans la longue Section 6. Elle précède cette capricieuse et très classique "pastille" de 16 secondes par Yoan Héreau, avant  la huitième et dernière section où l’orgue vient accompagner l’ensemble des Métaboles. Philip Glass fait de ce mouvement un hommage au répertoire liturgique occidental : orgue éclatant, envolées des voix et enthousiasme joyeux. Glass, parfois dédaigné en France, prouve qu’il est un compositeur contemporain mais aimant et connaissant ses classiques.

    L’album se termine assez singulièrement par une œuvre méconnue d’un compositeur qui l’est tout autant. Léo Warynski a choisi un canon du compositeur italien Andrea Basili (1705-1777). Son magnifique Canone a 16 all’ unisona est une œuvre classique jamais éditée ou enregistrée jusqu’alors. Cela en fait sa rareté. En incluant un compositeur du XVIIIe siècle dans un programme contemporain,  Léo Warynski et Les Métaboles entendent renouer deux époques et deux styles a priori diamétralement opposés mais qui viennent se rejoindre naturellement. 

    Philip Glass, Another Look, Les Métaboles,
    dirigé par Léo Warynski, Yoan Héreau (orgue), b•records, coll. Trio Xenakis, 2025

    https://www.lacitedelavoix.net/actualite/another-look-le-nouveau-disque-des-metaboles
    https://lesmetaboles.fr/fr/boutique/disque/another-look
    https://www.b-records.fr

    Voir aussi : "Trio percutant"

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  • Pierre Boulez, le maître au marteau et à la baguette

    2025 marque le centenaire de la naissance de Pierre Boulez, décédé en 2016, il y a moins de 10 ans. Le documentaire Pierre Boulez - Le chemin vers l'inconnu, visible sur Arte propose de revenir sur ce géant de la musique, tour à tour décrié, acclamé, incompris ou admiré. C’est singulièrement d’Allemagne que nous vient ce document passionnant. Thomas von Steinaecker propose de parler de Pierre Boulez, le déchiffrer et expliquer son importance.

    Qui est Pierre Boulez ? La question se pose d’emblée. Que de chemins parcourus entre ce jeune homme originaire de la Loire et ce personnage qui a fait se déplacer les foules lors de ses concerts et est devenu le personnage central de la musique du XXe et du début du XXIe siècle.

    Révolutionnaire est le mot qui revient le premier en tête lorsque l’on évoque le compositeur. le pianiste Pierre-Laurent Aimard évoque à ce sujet une conversation entre le jeune Boulez et son maître Olivier Messiaen au sujet de la musique sclérosée d'après-guerre. D’emblée, Messiaen voit en Boulez celui qui va renverser la table et bousculer un art qui se remettait à peine des années 30 embourgeoisées et des années 40 de sinistre mémoire. L'intuitionn était la bonne. En quelques dizaines d’années, Boulez transforme la France musicale comme personne avant lui.

    "Secret"

    Le documentaire explique en quoi Boulez a dominé son époque comme peu d’artistes avant lui. La comparaison avec Mozart peu étonner. Or, si elle est critiquable c’est sans doute paradoxalement en raison de l’apport bien plus fondamental de Boulez à son époque, tant du point de vue stylistique que culturel.

    Des grandes œuvres sont évoquées, à commencer par Le Marteau sans maître (1855), "une révolution" dit le chef d’orchestre François-Xavier Roth. Rythmes, finesse des sons (ce qui n’est a priori pas la première chose qu’un auditeur retiendrait à la première écoute), écriture précise sans cesse "remise sur le métier" (Notations, Pli selon pli) et surtout complexité d’interprétation pour les interprètes.

    En 2025, l’œuvre de Boulez est entrée dans le patrimoine, avec respect et admiration mais aussi beaucoup d’incompréhension et de perplexité. Le documentaire nous fait entrer aussi au cœur d’une époque remuée par les révolutions, les expérimentations (l’apport de l’électronique via, notamment, l’Ircam) et le désir de changer le monde pour le meilleur – l’humanisme, la créativité, l’intelligence.

    L’autre domaine dans lequel Boulez a excellé est dans l’orchestration. Après ses jeunes années de création contemporaine, il se révèle en chef d’orchestre incroyable, y compris dans le répertoire classique et romantique : précis, sensible, intelligent, révolutionnaire (La Tétralogie de Wagner mise en scène par Patrice Chéreau à Bayreuth, en 1976). Ses versions de Mahler (la 2e Symphonie notamment) font parfois dire que beaucoup préfèrent largement le conducteur d’orchestre au compositeur novateur.

    Le documentaire de Thomas von Steinaecker aborde peu l’aspect privé de l’artiste. C’est un "homme secret" est-il dit. Le voile est cependant levé discrètement sur son ancien secrétaire particulier, Hans Messner, qui a sans doute été le soutien le plus important de la vie du musicien. On n'en saura pas plus et peu importe. L’œuvre de Boulez est si importante qu’il faut s’en contenter et c'est déjà énorme.   

    Pierre Boulez - Le chemin vers l'inconnu,
    documentaire allemand de Thomas von Steinaecker, Arte, 2025, 54 mn

    https://www.arte.tv/fr/videos/115573-000-A/pierre-boulez-le-chemin-vers-l-inconnu

    Voir aussi : "Pierre Boulez : Mort d'un géant"

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